· 

36 semaines par an, le professeur est dans sa tranchée: devant sa classe, il est au front


Un parallèle entre les tranchées et la vie de professeur, oui, c'est osé. C'est accepter de dévoiler l'envers du système: le professeur est seul dans sa classe face aux élèves, il est supposé faire démonstration d'une autorité naturelle que personne ne lui a enseignée. Car les universitaires enseignant en INSPE qui n'ont pas vu d'élèves du 1er degré ou du 2nd degré depuis belle lurette ne seront pas ceux qui lui enseigneront les différentes facettes de l'autorité en classe.

Quand un professeur n'a pas assez d'autorité face à ses élèves, il a tendance à le cacher à ses collègues. Entre eux, les professeurs ne sont pas toujours bienveillants malheureusement, et un professeur jeune ou expérimenté sait bien qu'il vaut mieux savoir gérer soi-même ses problèmes en classe que de les dévoiler sur la place publique, en salle des profs.

 

Chacun souffre en silence, ou attend d'abord qu'un professeur plus expérimenté se plaigne d'un élève en particulier, pour ajouter le nom d'un autre, espérant qu'un autre professeur en citera un troisième, dans la même classe, le jeune professeur espérant alors ne plus être mis en pâture à ses collègues-lions en avouant qu'il subit tous les jours le bordel face à ses CM1, ses 5e5 ou ses Secondes...

 

Il ne faut pas longtemps (une journée) pour que le chef d'établissement apprenne les difficultés d'enseigner de tel ou tel car il a des oreilles partout dans l'établissement: les élèves, les surveillants, le C.P.E... et les collègues qui n'ont pas manqué de faire du zèle auprès de lui/d'elle (histoire d'obtenir les meilleures classes l'année suivante, et du PACTE, des IMP, des HSA, etc).

 

Les jeunes profs sont seuls, et pire: ils sont souvent chapeautés par un "tuteur", qui est un professeur qualifié de "conseiller pédagogique" qui mettra toujours en priorité sa relation avec son inspecteur (IEN ou IA-IPR) sur celle avec son "tutoré".

 

Le conseiller pédagogique donnera des conseils au jeune professeur, lui reprochera de ne pas les suivre si son manque d'autorité persiste, et cela pourra constituer un motif d'ajournement pour "insuffisance professionnelle".

 

Faire face à ses élèves, c'est, tous les jours, se sentir dans une tranchée sous le feu des balles. Pas des balles mortelles, quoique... dans certains cas elles peuvent mener au suicide, au fil de la perte de l'estime de soi, de la confiance en soi, et de l'absence d'empathie des collègues, du CPE, et du chef d'établissement, quand les trois agissent de manière toxique.

 

En ce 11 novembre, Anna CHRONIQUE a pensé à eux: être exposé aux mauvaises manières des élèves, c'est mourir à petit feu, c'est perdre toute confiance dans son métier, surtout si l'environnement professionnel (collègues, C.P.E, surveillants, chef d'établissement, et bien au-delà, inspecteur) n'est pas soutenant, accompagnant.

 

L'enseignement de la laïcité renforce dans certaines disciplines, l'Histoire-Géographie et  l'Education morale et civique, la difficulté. Comme le disait dans un ouvrage un homme qui n'enseigne plus depuis belle lurette, Jean-Pierre OBIN, "les enseignants ont peur". Ils savent qu'ils peuvent mourir assassinés, décapités, pour une posture pédagogique qui aura été mal interprétée.

 

Alors plutôt que d'agir en protection des professeurs, plutôt que de créer des collectifs accompagnants, soutenant, dans chaque établissement, en créant un poste de psychologue pour professeurs par établissement, ce qui coûterait "trop cher en postes", le système préfère répéter à qui veut l'entendre qu'il subit une pénurie de professeurs et qu'il ne comprend vraiment pas "'comment on en est arrivés là", préférant se voiler la face et se boucher les oreilles pour ne pas entendre la souffrance au travail qui monte de terrain, de plus en plus.

Les campagnes de recrutement masquent tous les problèmes, considérés comme les aléas mineurs du métier. Les syndicats seront là pour permettre aux professeurs d'exprimer leur ras-le-bol dans les rues à chaque grève et les hauts fonctionnaires de ne songer qu'à mettre un professeur devant chaque classe, laissant à chacun le soin de s'adapter au face-à-face et de "savoir gérer ses élèves".

 

Nous revient encore en mémoire cette parole d'un Directeur de Cabinet Adjoint d'un Ministre de l'Education nationale en 2014 "la souffrance des enseignants, c'est à peine 2% par an, ce n'est rien".

 

Sauf que "2% par an", c'est 17.600 professeurs. 17.600 Femmes et Hommes en souffrance psychologique, parfois physique.

 

Oui, un bon professeur doit savoir se taire, pense le haut fonctionnaire, lui qui est là pour que tout se passe bien, pour que chaque fonctionnaire "fonctionne", et pour que la pyramide hiérarchique ne soit en rien perturbée par un professeur qui se plaindrait de ce que ses élèves ou ses collègues lui font subir moultes misères.

 

Comme nous le dit fréquemment l'association HELPEN, les hauts fonctionnaires préfèrent se protéger et taire les difficultés, que d'avouer leur incompétence collective à résoudre les difficultés subies dans certains établissements par les enseignants. Ces hauts fonctionnaires préfèrent sévir que d'accompagner. Ce sont des contrôleurs, pas des accompagnateurs. 

 

Chaque professeur retourne chaque jour sur le terrain, dans sa tranchée... en espérant qu'au fil de l'expérience, ça se passera mieux, et que peu à peu il saura nouer avec ses collègues des liens de solidarité, puisque tous dans le même bain face aux classes difficiles.

 

Se plaindre auprès de son chef d'établissement de ses classes pénibles n'a pas bonne presse. Le chef d'établissement viendra lors d'une heure de vie de classe rappeler aux élèves qu(ils doivent le respect à leurs professeurs, et estimera alors "qu'il/qu'elle a fait son boulot", et acceptera beaucoup moins bien par la suite qu'un professeur continue de se plaindre de l'indiscipline des élèves.

 

Car un chef d'établissement n'oublie jamais qu'ayant en responsabilité 400 à 3.000 élèves selon la taille de son établissement, avec 800 à 6.000 parents, il préfèrera toujours avoir "la paix avec les parents", que d'aller toujours dans le sens des demandes des professeurs, qui ne sont finalement qu'une minorité dans la masse de ses responsabilités. Et son DASEN ne lui reprochera jamais d'avoir manqué de soutien envers tel ou tel professeur, du moment qu'il a su tenir son établissement, éviter un trop grand nombre de conseils de discipline, et satisfaire les attentes et besoins des parents d'élèves.

 

Et c'est justement là le dilemme du système actuel: prendre trop souvent le risque de discréditer le professeur face à ses élèves et leurs parents, pour "obtenir la paix sociale". A chaque professeur de se "démerder", "d'assumer".


Écrire commentaire

Commentaires: 0