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Devenir professeur, c’est accepter d’être broyé psychologiquement.


Devenir professeur, c’est accepter d’être broyé psychologiquement. 

Oui : volontairement, se jeter dans la gueule du loup.


Depuis 1999 avec le Ministre Claude Allègre les professeurs sont entrés dans une nouvelle ère : celle de la toute puissance des personnels d’administration et d’inspection. Leur autoritarisme collectif n’a cessé de se renforcer depuis 26 ans.

L’inspection générale ne rend des comptes qu’au Ministre, elle bénéficie d’un statut particulier, et organise elle-même ses instances disciplinaires si besoin. Nombre de ses membres conseillent les ministres, et même bien après leur retraite, ce qui permet au Mammouth de valoriser son investissement à leur égard sur le très long terme.


Peu nombreux, ils guident chaque ministre dans sa politique éducative, lui suggèrent des réformes qui surchargeront les acteurs de terrain (chefs d’établissements, IEN, IA-IPR et professeurs) de travail, sans que chacun puisse en contester le contenu. La majorité du travail de ces inspecteurs généraux sera toute l'année de réaliser des enquêtes sur le terrain, rédiger des rapports dont 80% ne seront jamais diffusés par le Ministre qui les a commandés, tellement leur contenu sera politiquement difficile à assumer. Et ces conseillers de l'ombre que sont les Inspecteurs Généraux oublieront rapidement leurs frustrations en dépensant leurs primes généreuses et en savourant leur Médaille du Mérite ou leur Légion d'Honneur, pour leurs courageux faits d'armes.


Ce que décide chaque Ministre s’impose à tous, et chaque maillon de la chaîne doit s’abstenir de dire ce qu’il en pense, s’il ne veut pas s’attirer les foudres des fidèles et loyaux serviteurs du Ministre.


Nous avons assisté lors d'un Colloque d'une vénérable association organisé à Poitiers à une scène très violente psychologiquement, devant 14 témoins d’un atelier de "libre réflexion" dont nous faisions partie. Alors que cette association assure des échanges libres entre participants durant le colloque, s’est produit un dysfonctionnement. Une participante, chef d'établissement, a osé remettre en question un décret du Ministre en indiquant comment elle aurait fait, ELLE. Et au lieu de susciter le débat parmi ce parterre attentif de Recteurs, d’Inspecteurs Généraux, d’IA-IPR, d’IEN, de Chefs d’établissements, de Secrétaires Généraux d’Administration, elle s’est immédiatement attiré le feu nucléaire réactif du plus haut gradé de l’assistance : un Inspecteur Général alors Directeur de Cabinet adjoint d’un Ministre. 


Dès la remise en cause devant témoins du décret, ce haut fonctionnaire a haussé brutalement le ton (comme si c'était une habitude de sa part, il ne s'est pas soucié de l'image qu'il donnait), réprimandant fermement la pauvre chef d’établissement qui n’avait pas compris, dès le départ, le guêpier dans lequel elle était venue se fourrer. L’engueulade personnalisée a duré 10 minutes montre en main, sans que personne ne vienne interrompre ce Monsieur dans sa grande colère (comme si tous ces hauts fonctionnaires y étaient habitués dans leur quotidien professionnel), juste « car un Décret, c’est la volonté du Ministre ». Et qu’en tant que directeur adjoint de cabinet d’un Ministre, il se devait de le rappeler. Mais il a crié sur cette femme sans aucune retenue, la taxant d’incompétence, de manque de professionnalisme, de manque de loyauté, en l'humiliant en public, et lui promettant des représailles sur sa carrière, en lui intimant, à la fin de ces invectives psychologiquement insoutenables, de sortir « immédiatement » de la salle. Ce qu’elle a fait en pleurant, et nous aussi, en nous jurant de ne plus jamais remettre les pieds dans un atelier de cette association.


La machine à broyer, c’est cela : des hauts fonctionnaires qui prennent les décisions du Ministre comme parole d’Evangile, et agissent comme des Inquisiteurs chaque fois qu’ils sont témoins du moindre écart.

 

Certains se laissent aller vers leurs plus mauvais penchants: l'autoritarisme, la domination de tous ceux qui n'entrent pas dans le moule, qui n'appliquent pas la doxa. Ceux qui font fonctionner au plus haut niveau l'éducation nationale se comportent en véritables dictateurs envers leurs très nombreux subordonnés. Même dans une association affirmant sa libre pensée, son libre échange entre ses membres, les inquisiteurs agissent encore.


La machine à broyer, c’est aussi cela : même en privé, le fonctionnaire qui critique un élément de la politique du Ministre peut s’attirer les foudres de sa hiérarchie. Il suffira qu’un des témoins de ses critiques en rapporte la teneur à son supérieur, qui, par zèle, le rapportera encore à son supérieur direct, pour qu’à un moment, ledit criminel verbal soit convoqué en haut lieu pour « explications ».

 

Un véritable tribunal constitué de plusieurs chefs de division d’un Rectorat (DPE, DRH…) et d’un représentant du Recteur, ou d’un Inspecteur Général, viendra lui rappeler qu’on ne critique pas ce que fait le Ministre ou un de ses loyaux serviteurs. Qu’un fonctionnaire fonctionne. Tout sera fait pour que le fonctionnaire fautif pleure, supplie. Une sentence sera énoncée, qui peut aller du simple avertissement à la rétrogradation d’échelon, voire à la déclaration d’insuffisance professionnelle qui le conduira droit à sa révocation. Ces dernières années, des milliers de professeurs ont été ainsi repérés par des IEN et des IA-IPR qui n'avaient certainement que cela à faire, sur les réseaux sociaux, et ont pu mes identifier, se faisant un malin plaisir de les convoquer au Rectorat en personne, pour "les impressionner".


La machine à broyer, c’est ce qui se produit pour qui s’écarte de la pensée unique du Ministre, relayée par ses loyaux serviteurs. Et pourquoi sont-ils tous aussi fidèles ? Car leurs postes, leurs primes, leurs possibilités de médailles, sont telles, qu’il leur est impossible humainement d’y renoncer.

 

Tous sont dans cette faiblesse humaine de l’appât du gain, de recherche de valorisation de leur ego personnel, tous cherchent à grimper dans la hiérarchie, à s’approcher au plus près des ministres, et à rester dans ce petit cercle de personnes « auxquelles on pense » pour des missions de prestige à responsabilités.


La machine à broyer, c’est ce que décident les hauts fonctionnaires pour les professeurs, dès la conception des programmes de leurs concours.

 

Les candidats aux Agrégations sont le plus en mesure d’en prendre conscience. Mais l’agrégation étant un concours de prestige, aucun ne dit mot, et qui ne dit mot, consent. Tous sont candidats à souffrir intellectuellement en mémorisant "des programmes de dingues", juste pour prouver qu’ils peuvent y arriver : obtenir l’agrégation, qui ne leur donnera rien de plus qu’un poste en collège ou en lycée comme leur collègue Certifié ayant eu le Capes. A l’exception du major qui obtiendra aussitôt un bon poste. Souvent issu de l’Ecole Normale Supérieure, ce Major de l’agrégation aura eu les coudées franches pour continuer ses études vers un Doctorat comme ATER, en éliminant l’idée d’aller un jour enseigner en collège ou en lycée.


La machine à broyer, c’est la formation des enseignants, uniforme quelle que soit leur provenance, qu’il s’agisse de jeunes étudiants ou de salariés expérimentés.

 

Tous seront soumis aux mêmes exigences, aux mêmes remontrances, aux mêmes « conseillers pédagogiques » qui se la pètent un maximum car leur Inspecteur « leur fait confiance », et leur donne ce pouvoir de rabrouer les tempéraments les plus rebelles, les menaçant du pire s’ils n’obéissent pas.


La machine à broyer, c’est la soumission psychologique des étudiants dès l’entrée en formation.

 

Soumission qui se donne des airs d’absolu dès l’entrée en formation avec des universitaires qui exigent des travaux de plus en plus lourds, un mémoire dont le sujet ne sera d’aucune utilité pour apprendre à enseigner. Juste un mémoire de recherches en sciences de l’éducation qui apprendra à « faire des recherches », alors que ce n’est vraiment pas ce dont a besoin un étudiant pour apprendre son métier. Mais l’universitaire, dans son entreprise de soumission des âmes, fera lui aussi son job : s’assurer que chacun applique ses directives, se conforme à la doxa universitaire. Dura lex, sed lex.

 

La machine à broyer, c'est la pratique du harcèlement moral dans les pratiques managériales.

 

Plus de 15% des professeurs en seraient victimes selon l'association HELPEN, très active sur ce sujet depuis sa naissance fin juillet 2024. Elle réveille tellement les consciences qu'elle commence à être imitée dans la médiatisation de ses idées par des syndicats, et d'autres associations qui agissaient aussi dans ce domaine, sans en avoir fait leur cheval de bataille.

 


La machine à broyer, c’est le formatage de 1.400.000 adultes en résumé.

 

Chaque élément de cette pyramide, qu’il ait accédé à la catégorie C, la catégorie B, la catégorie A, la catégorie A+, a juste à apprendre à « savoir la fermer », à appliquer les directives du Ministre, transmises par les cerbères qui l’entourent au Ministère, et transmises par les sbires de tous poils qui se donneront chacun en conférence un air important, puisque délégués du ministre sur le terrain.


La machine à broyer, c’est celle où tu décides un jour d’y mettre le doigt, puis l’engrenage t’attrape la main, puis le bras, puis le corps entier.

 

Il suffit que tu décides un jour de tenter un concours, pour être certain de perdre ta liberté de pensée, d’action, d’expression, de mobilité géographique.


La machine à broyer est l’invention d’êtres humains depuis l’Antiquité pour s’assurer de la puissance de chaque Etat, de chaque souverain, pour que chaque être humain obéisse à la place qui lui aura été assignée, dans sa case, en acceptant que certains sachent grimper l’échelle pour changer de case.

 

Et ceux qui y parviendront marcheront sur la tête des autres en-dessous, et ne laisseront grimper que ceux qui auront su, à leur tour, démontrer leur loyauté infinie, leur soumission absolue, leur parfaite abnégation, en acceptant d’être surchargés de travail jusqu’au harcèlement, en faisant preuve d’une résilience de haut niveau, en acceptant de taire toute erreur de leurs supérieurs, même s’il s’agit de malversations au détriment des finances de l’Etat. 


La machine à broyer, ce n’est pas que l’Education nationale.

 

C’est chaque ministère, partout où il y a des postes de pouvoir, des primes et des salaires importants, des médailles à gagner par son mérite. Le mérite, c’est de démontrer qu’on est un fidèle et loyal serviteur. 


- Quand un chef d’établissement s’attire la contestation de son management par plus de 80% des professeurs de l’établissement qu’il dirige, c’est un loyal serviteur : contre vents et marées il aura lutté, et servi sa tutelle, sans faillir. Il aura été fidèle à la machine à broyer.


- Quand un IEN ou un IA-IPR terrorise ceux qu’il est chargé d’inspecter, il est dans son rôle : sa hiérarchie lui a donné tous pouvoirs pour accomplir sa mission, selon son tempérament. L’important, c’est qu’il sache se faire respecter du terrain, et la forme importe peu. Pire : il grimpera plus facilement les échelons grâce à cette réputation de « dur(e) à cuire ».


- Quand un suicide d’un agent de terrain (chef d’établissement ou adjoint, CPE, professeur, gestionnaire comptable, agent de restauration ou d’entretien, etc) se produit, la raison est toute trouvée, immuable : « il avait des problèmes personnels, cela se savait, il était suivi par un psychologue ». Cela dédouane tout maillon de la hiérarchie qui pourrait en être à l’origine. C’est la machine à broyer.


En obtenant un concours, tu acceptes que cette machine soit attentive à ton parcours de carrière au sein du Mammouth. Soit tu te plies à ses injonctions quelles qu’elles soient, et tout se passera bien, soit tu finiras en petits morceaux, psychologiquement, en n’ayant pas beaucoup de solutions pour t’en extraire. Certains subiront un burn-out, d’autres une dépression, et ses malheureuses conséquences, et d’autres choisiront la mobilité par détachement, par disponibilité, voire décideront de refermer une porte derrière eux, par démission ou rupture conventionnelle.


Si tu choisis de rester dans la machine à broyer, c’est que tu en fais partie.

 

Tu en es l’un des maillons si tu es professeur. Tu reproduis sur des enfants et des adolescents ce que les adultes qui te dirigent te font subir. Tu participes à ce broyage des âmes : inéluctablement tu sanctionnes des élèves, et certains obtiennent des mauvaises notes. Tu imites ce système en le reproduisant dans tes classes, puisque le maître, c’est toi, et tu ne supportes pas qu’un mineur conteste tes ordres.

 

Certes, tu cherches à travailler ta réputation de « bon enseignant » pour plaire à ta hiérarchie et obtenir d’être professeur principal (pour gagner un peu plus), d’avoir une IMP (pour gagner un peu plus), puis un PACTE (pour gagner un peu plus), des HSA (pour gagner plus), et de mériter l’attention de ton IEN ou de ton IA-IPR pour te proposer de devenir formateur académique (pour gagner un peu plus), ou de devenir jury de concours (pour gagner un peu plus), ou d’être associé à une publication (pour quelques droits d'auteur en plus), ou de devenir conseiller pédagogique pour tutorer de nouveaux enseignants (pour gagner un peu plus et te rapprocher de ton inspecteur), ou d’être chargé d’une mission d’inspection (pour gagner un peu plus, et être encore plus proche de ton inspecteur).


Si tu te reconnais, tu fais partie toi aussi de cette machine à broyer : tu en es l’un des engrenages, et même si tu en es l’un des maillons de base remplaçables, si cette machine fonctionne si bien, c’est aussi grâce à toi.


Et cette machine se remet en marche 5 fois par an :
-    A la rentrée scolaire après les 8 semaines de congés estivaux
-    Au retour des 2 semaines des congés de la Toussaint
-    Au retour des 2 semaines des congés de Noël
-    Au retour des 2 semaines des congés d’Hiver
-    Au retour des 2 semaines des congés de Pâques


Mais n’oublie pas que les agents administratifs et d’inspection ont eux 8 semaines par an de congés : c’est ce qui leur permet de reprendre de l’énergie pour concevoir de quoi t’occuper l’esprit à ton retour, pour te rappeler qu’enseigner, ce n’est pas que préparer des cours et les pratiquer, ni que corriger des copies. Chaque année scolaire, la machine à broyer qui occupe tout leur temps te rappelle que tu es leur outil sur le terrain, chargé d’appliquer tout ce qui t’est commandé. Les rectorats intiment aux chefs d'établissement d'organiser des "projets d'établissements", en multipliant des réunions avec tous les professeurs pour les concevoir, et les faire aboutir. Il est question en permanence d'objectifs, de résultats. Et pour atteindre les résultats, on te demandera de réduire tes exigences, pour que les % de réussite soient atteints, et même dépassés. Seul un Ministre a accepté d'avouer cette mascarade collective à propos des résultats du DNB et du BAC: Gabriel ATTAL. Mais il est resté si peu de temps Ministre de l'Education nationale que tout est redevenu comme avant, depuis qu'il est parti. Car il s'agit pour l'Education nationale de progresser dans les résultats PISA au niveau européen.


Et quand tu veux t’en aller temporairement ou définitivement, cette machine à broyer collective tente de t’en empêcher : ça s’appelle « la nécessité de service ».


Il te faudra être fort et déterminé pour la subir, et la contrer. Ceux qui abandonnent la partie trop vite, à regret, portent atteinte à leur santé personnelle, d’abord psychologique, puis physique sur le long terme (burn-out, dépression, pathologies diverses et variées).


Même si tu es déjà broyé(e) de l‘intérieur et devenu(e) incapable d’imaginer qu’avant d’entrer dans l’Education nationale, tu étais un(e) citoyen(ne) libre, sache que ceux qui réussissent à partir ont mis à l’honneur leur bien-être personnel, et dans leurs priorités cette notion chère à leur cœur depuis leur naissance dans un pays démocratique : la liberté. Liberté de pensée, d’expression écrite et orale, et de mobilité. 


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